Le chêne égoïste.

Il était une fois un chêne.
Ayant grandi au sommet d'une colline, au milieu d'une belle et grande forêt, entouré d'une multitude d'arbres de toutes essences, il ressentit très jeune déjà le besoin de s'établir des repères dans lesquels il puisse se reconnaître, le besoin de circonscrire ses connaissances dans un cadre qui lui soit familier.
Malheureusement pour lui, le gland qui lui avait donné naissance avait été déposé là par un oiseau migrateur de passage et autour de lui, il n'y avait que frênes, sapins, acacias, arbustes et broussailles,..., toute une flore pleine de force et de vigueur, bien établie dans une harmonie qui faisait le ravissement de tous les regards, mais dont les préoccupations lui étaient étrangères et à laquelle il ne trouvait rien à dire.
Les uns parlaient de faines, d'autres de baies, d'autres encore de pommes de pins ou de cosses, tant de choses auxquelles il ne comprenait rien, tant de choses pour lesquelles il n'avait que mépris et désintérêt. Qu'y a-t'il en effet de plus beau, de plus noble que des glands ?
Alors, il décida de garder la colline pour lui seul, ainsi que, plus tard, pour les chênes qui naîtraient de lui.
Et peu à peu, il grandit, élevant son tronc plus haut que ses voisins, étalant ses branches au-dessus d'eux, les privant ainsi des rayons bienfaisants du soleil.
Et peu à peu, il poussa ses racines au loin, les mêlant à celles des autres arbres, les privant ainsi des sels minéraux nourrissants.
Et peu à peu, il sema sur les pentes de la colline ses glands qui donnèrent naissance à de nouveaux chênes, privant ainsi les anciens habitants de la place qu'ils occupaient jusqu'alors.
La colline au fil des ans se transforma en chênaie, dans laquelle on n'entendait plus parler que de glands, de mailles, de feuilles lobées, de fleurs en chatons, on n'entendait dès lors plus que des histoires de chênes. Et notre chêne y fut heureux de longues années.
Malheureusement, les racines de chênes n'étaient pas assez ramifiées, ni assez nombreuses, ni assez fines pour retenir autour d'elles la terre trop friable de la colline. Cette terre glissa lentement vers la vallée, laissant nues et sans nourriture les nouveaux habitants de la colline qui moururent de malnutrition les uns après les autres, qui tombèrent les uns après les autres, faute de pouvoir s'accrocher.
Cette colline, hélas, n'est plus maintenant habitée que par le soleil, la pluie et le vent : tout, là-bas, n'y est plus que brûlure et érosion.
Une culture dominante, si elle est ouverte et tolérante est une bonne chose, elle est le terreau qui enrichit toutes celles qui l'entourent, qui leur permet d'y fortifier leurs racines et d'y puiser de quoi se fortifier, se renouveler et grandir. Elle peut être le moteur qui entraîne les autres dans un mouvement en avant, qui oblige chacune à se surpasser et l'empêche de s'étioler, permettant à chacune de se fortifier.
Mais une culture dominatrice, refusant toute différence et toute ouverture, incapable de considérer les richesses de ses voisines est une culture de mort, mort des autres tout d'abord par leur appauvrissement et leur dissolution, mort d'elle même ensuite par l'effacement de ses cadres de références, par le refus des valeurs essentielles que sont le partage, le respect et l'échange.
Nous vivons dans un monde de nuances, de différences, un univers dans lequel la richesse des uns fait la richesse des autres, une terre sur laquelle la place de chacun est assurée par la place réservée à son voisin, même si ce voisin ne lui ressemble pas.
Considérons le besoin que nous avons de
l'autre dans ce qu'il peut nous apporter par sa présence au lieu de considérer
ce que nous pouvons lui prendre en lui ravissant la place que Dieu lui avait
donnée, considérons ce que nous pouvons apporter à l'autre,
car ce partage entretiendra sa vie et la notre, car ce que nous ne connaissons
pas, lui, le connaît.
Extrait de "De fleurs et d'arbres"
Auteur : Antoine LANG
Illustratrice : Heidi THEILLER
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