Le pêcher timide.

Il était un fois un pêcher.
Timide et sensible de nature, il avait poussé dans un verger, entouré de nombreux autres arbres fruitiers. Ils avaient passé leur enfance à parler de choses et d'autres, à échanger des impressions et des idées.
Certains, sans même rien connaître de la vie étaient sûrs d'eux, pleins d'aplomb, s'imaginant avoir toujours raison, ayant des convictions sur tout, prêts à tout sauf à changer d'avis.
Lui, il écoutait surtout, regardait beaucoup, tournait et retournait en lui-même toutes les impressions qu'il recevait, parlant peu et ne cherchant surtout jamais à imposer son point de vue.
Quelques années s'écoulèrent ainsi, dans l'insouciance et la liberté, où chacun grandissait et s'embellissait, jusqu'au jour où quantité de fruits vinrent les recouvrir.
Dans le verger, ce fut une révolution, chacun faisant ses fruits qui ne ressemblaient pas à ceux produits par les voisins et les jacasseries s'éteignirent peu à peu jusqu'à ce qu'un grand silence enferme chacun dans sa solitude.
Le pêcher surpris, s'adressant à son voisin le pommier lui demanda la raison de ce silence.
- Bien sûr, lui répondit le pommier, tes fruits ont la même taille et la même couleur que les miens, mais les tiens sont recouverts de velours, tu n'es pas de ma famille, aussi, je te demanderai de ne plus m'importuner, je ne te parlerai plus.
Déçu par cet accueil, le pêcher s'efforça de rendre ses fruits lisses et brillants comme ceux de son voisin. Lorsqu'il y fut parvenu, il fut récompensé de sa peine : le pommier lui parla de nouveau. Tout à sa joie, il s'adressa au poirier son autre voisin pour lui faire remarquer combien était douce et agréable la caresse de la brise matinale.
- Bien sûr, lui répondit le poirier, tes fruits ont la même couleur et la même texture que les miens, mais les tiens sont ronds et les miens allongés, tu n'es pas de ma famille, aussi n'as tu plus besoin de t'adresser à moi, je ne te parlerai plus.
Déconcerté, le pêcher continua de produire côté pommier des pêches imberbes comme des pommes, mais s'astreignit, côté poirier à allonger ces pommes pour qu'elles deviennent des poires. Lorsqu'il y fut parvenu, il eût la joie de constater que malgré la difficulté de l'épreuve, il avait gagné un ami de plus. Dans l'élan, il fit remarquer au cognassier, un autre de ses voisins, combien il est doux de ne pas se sentir seul au monde.
- Bien sûr, lui répondit le cognassier, tes fruits ont la même taille et la même forme que les miens, mais les tiens sont nus et les miens recouverts d'un fin duvet, tu n'es pas de ma famille, aussi je me permets de t'ignorer, je ne te parlerai plus.
C'était plus qu'il n'en pouvait supporter.
- On ne m'aime pas pour moi-même, on ne me considère pas pour ce que je suis, se dit-il, on ne m'accepte que parce que je renvoie à l'autre l'image de lui-même. Même le propriétaire du verger se méfie de moi et laisse pourrir mes fruits, trop méfiant qu'il est de ce que je ne porte pas ce qu'il attendait. En fait, je suis totalement inutile.
Epuisé et désillusionné, il décida de redevenir lui-même, de porter les fruits que Dieu avait prévu qu'il porterait, quitte à ne plus intéresser personne, quitte à être rejeté de tous.
Il se souvint de l'intolérance et de l'orgueil de ses voisins durant leur jeunesse. Il se remémora l'étroitesse d'esprit dont ils faisaient souvent preuve et se laissa aller à participer à la marche du monde au lieu de vouloir réduire le monde à son image.
Son bonheur nouveau, son assurance tranquille conquirent certains de ses voisins qui, spontanément devinrent de véritables amis et surtout, surtout, sa vie devint utile : le paysan pût enfin se régaler de ces pêches qu'il attendait depuis si longtemps.
Hé oui, quelle folie que de vouloir plaire à tout un chacun, quelle sottise que de s'échiner à ressembler à tout le monde : contenter les uns c'est décevoir les autres. Cacher notre réalité derrière un masque agréable à notre vis-à-vis, n'est que source de malaise, d'épuisement et d'inutilité.
Pour apporter richesse intérieure, solidité et vérité autour de nous, il est nécessaire de s'accomplir, de rester à la place qui nous est réservée; qu'importe si la majorité n'a pas besoin de nous, qu'importe même si elle nous rejette, il s'en trouvera toujours quelques-uns que notre sincérité aidera à progresser.
C'est pour ceux-là que nous devons vivre
et être véritables.
Extrait de "De fleurs et d'arbres"
Auteur : Antoine LANG
Illustratrice : Heidi THEILLER
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