Le pommier qui recommença sa vie.

Il était une fois un pommier.

Depuis tout petit, ne voulant pas être de reste face aux autres arbres de son verger, il avait passé tout son temps à se calquer sur les modèles qui l'entouraient, il avait canalisé toute son énergie à apporter sa contribution au monde : dès la première année, il s'était astreint à porter des fruits.

Tout un chacun s'émerveillait de cet arbrisseau pas plus haut qu'un enfant, portant fièrement de petites pommes ; tout un chacun, curieux et gourmand, venait cueillir et goutter ces petits fruits surprenants.

Mais c'était chaque fois la même chose, on recrachait avec force grimaces le morceau croqué et on allait vers les autres pommiers cueillir d'autres fruits que l'on mangeait avec délice.

Ses voisins s'esclaffaient et se moquaient : des fruits si petits qu'on en pouvait faire une seule bouchée, si acides qu'avec horreur on les rejetait aussitôt, des fruits qui ne produisaient que de l'étonnement et du dégoût, ne rassasiant personne : quel ridicule, quelle vanité.

Dix années passèrent ainsi. Son tronc maigre peinait à porter une ramure échevelée dans laquelle il était de plus en plus malaisé d'atteindre ces toutes petites pommes qu'on distinguait à peine au parmi les feuilles toutes froissées.

Emu de tant d'énergie gaspillée, attentif à tant d'efforts, d'espoirs et de fidélité du petit arbre, un vieux pommier du verger s'arrêta soudain de rire et lui dit :

- La vie, mon enfant, est une succession d'étapes. Chacune d'elles fait de nous quelqu'un capable d'affronter la suivante, chacune d'elles nous permet de faire un pas sur le chemin de notre destin et nous prépare à devenir ce pour quoi Dieu nous a faits.
Toi, tu n'as pas eu d'enfance.
Tu n'as pas vécu le temps où l'on développe une écorce dure et épaisse qui protégera le tronc des piqûres d'insectes, des rigueurs de l’hiver et des brûlures de l'été, c'est pourquoi elle est si fine et te laisse vulnérable.
Tu n'as pas vécu le temps où l'on prépare un tronc bien droit et rigide qui transportera des flux de sève inondant les branches, c'est pourquoi il est si frêle et tordu et que ce qu'il porte t'épuise.
Tu n'as pas vécu le temps où l'on pousse des branches étalées et régulières qui porteront des feuilles douces et libres, c'est pourquoi elles s'emmêlent en un écheveau emprisonnant ce qu'elles produisent.
Tu n'as pas vécu le temps où l'on étale au soleil des milliers de feuilles qui transmettront aux fruits sa chaleur et son énergie, c'est pourquoi elles sont recroquevillées sur elles-mêmes ne sachant te nourrir.
Tu n'as vécu que le temps où, adulte, en conjuguant l'héritage apporté par chaque étape, on produit des fruits charnus, juteux et sucrés desquels chacun peut faire ses délices.
Tu n'es pas encore vieux, il te reste assez de temps, si tu veux atteindre ton but, il te faut à présent tout reprendre au début : apprendre tout ce qui servira tes dessins.

Alors le pommier encouragé reprit-il sa vie où il aurait dû la commencer.

Il perdit une année à épaissir son écorce ce qui le protégea des insectes et des intempéries ; une autre à forcir son tronc ce qui le rendit stable et solide ; une autre encore à redresser ses branches ce qui permit à l'air et à la clarté du jour de le baigner tout entier ; une autre enfin à dérouler ses feuilles au soleil.

Sève, lumière et chaleur l'inondèrent alors, et la cinquième année, personne ne reconnût plus en lui le petit arbre chétif qu'il avait été ; nul ne pût plus rire de lui car tout en lui, taille, force, beauté, égalait les autres pommiers du verger.

Notre temps n'est pas celui de la Vie ; elle, elle prend le temps, elle prend soin de chaque étape, elle veille à sa maturation et prépare la suivante, patiemment, pour produire enfin, quand est venu le temps de produire, ce qu'il y a de meilleur.

Prenons garde, à chaque pas de ne pas courir plus vite que le temps.

Même si d'autres nous semblent bien en avance, c'est qu'ils sont plus vieux ou plus rapides ou plus impatients, mais ils ont dû ou devront eux aussi faire leur chemin.

Même si le but à atteindre nous parait suffisamment clair, n'oublions pas que l'atteindre c'est l'accomplir, pas l'imaginer.

Extrait de "De fleurs et d'arbres"

Auteur : Antoine LANG
Illustratrice : Heidi THEILLER

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