Le sapin qui rêvait de Noël.

Il était une fois un sapin.
Né à flanc de colline, dans une immense sapinière, il était entouré d'une très nombreuse famille ainsi que d'une multitude d'amis.
Dès qu'ils surent parler, lui, ses frères et sœurs, ainsi que les voisins sapineaux de leur âge, ils se mirent à imaginer chacun son avenir, conscients qu'un sapin bien né ne finit pas sa vie dans la sapinière.
L'un rêvait de devenir une charpente, il pourrait ainsi protéger les habitants de la maison de la pluie et du soleil, aussi s'efforçait-il de pousser un tronc bien épais.
Un autre rêvait de devenir l'étrave d'un bateau, un vigoureux trois-mâts fendant fièrement les océans, il pourrait ainsi visiter le monde, croiser la route des dauphins et devenir leur ami, aussi s'efforçait-il de pousser un tronc incurvé.
Un autre encore rêvait de devenir une table rustique autour de laquelle on viendrait boire et manger avec bonne humeur, il pourrait ainsi se réjouir pour longtemps des bonnes blagues et des rires des convives, aussi s'efforçait-il de pousser un tronc sans noeuds.
Plus loin, on rêvait de devenir une cabane dans les bois, abritant les confidences d'amoureux de passage ou protégeant les promeneurs surpris par l'orage et on poussait un tronc long et fin pour préparer de beaux rondins ; on rêvait de devenir la clôture d'un jardin préservant l'espace de jeux des enfants ; on rêvait de devenir un portail sculpté...
On rêvait, on rêvait et on se préparait à réaliser ses ambitions.
Mais tous les ans, au début de l’hiver des bûcherons venaient faire provision de jeunes sapins pour la fête de Noël.
Sapin de Noël? C'était justement le rêve de notre sapin, un rêve qu'il caressait tendrement de longues heures durant. Oh! il se rendait bien compte qu'une carrière de sapin de Noël est bien plus éphémère que celle d'un bateau d'une table ou d'une cabane. Mais quel bien-être que de demeurer au chaud, protégé des froidures de l'hivers, que de malice à se couvrir de boules et de guirlandes, que de complicité à lancer à tout un chacun ses clins de lumières, que de joie à lire dans les regards étonnés et les cris émerveillés des enfants : une vie brève, mais si intense.
Un sapin de Noël, oui, mais pas n'importe comment, il voulait être grand, toucher au plafond, tout voir, pas un petit sapin de Noël qui n'a rien d'autre à voir que les genoux des gens.
Un sapin de Noël, oui, mais pas n'importe comment, il voulait être large, combler tout son espace, pas un étroit sapin de Noël que l'on décore d'une guirlande et de trois boules.
Un sapin de Noël, oui, mais pas n'importe comment, il voulait être touffu, rester lui-même malgré tout, pas un maigre sapin de Noël que l'on surcharge de décorations pour masquer sa nudité.
Aussi, ne se sentant pas prêt et pour échapper aux bûcherons, tous les ans, il jouait la comédie. Une fois, il courbait son tronc pour paraître tordu ; une autre fois, il laissait retomber ses branches jusqu'à terre pour paraître sans ampleur, une autre fois encore il perdait des aiguilles pour paraître trop nu.
Et une année, enfin, estimant son temps venu, il exhiba un tronc magnifique portant de larges branches bien touffues. Il était tout ému de se sentir si beau, tout fébrile à l'idée de réaliser enfin son rêve.
Mais il avait attendu trop longtemps, il était devenu bien plus haut qu'un plafond, bien trop large pour entrer dans un salon, bien trop fourni pour qu'on ne se risque à aller y accrocher des fanfreluches. On le coupa tout de même, mais pour en faire un majestueux vaisselier.
Il trône depuis dans le salon d'une maison bien entretenue, régulièrement ciré, décoré de bibelots, protégeant linge et vaisselle et faisant l'admiration de tous.
A vouloir trop bien faire, il a réalisé une vie, mais avec le goût amer de n'avoir pas réalisé la sienne.
Pourquoi refuser de cheminer au long de nos rêves tant qu'ils nous semblent inachevés ? Pourquoi hésiter à amorcer leur accomplissement tant que nous nous croyons immatures ?
Un rêve ne devient pas réalité d'un coup de baguette magique, il naît peu à peu, jour après jour de notre ténacité, fait d'espoirs et d'imperfections, de persévérance et d'erreurs, de tâtonnements et de fidélité.
Si nous ne faisons de notre vie ce que nous espérons qu'elle soit, elle fera de nous ce qui lui permettra de se perpétuer. Si nous ne nous faisons ce que nous rêvons d'être, elle fera de nous quelque chose de beau, certes, mais qui nous laissera le sentiment de n'être pas nous même.
Dieu connaît le moment propice où, sortant du creuset de la patience et de la fidélité, nous serons accomplis, ne décidons pas à sa place du bon moment, ne soyons pas une entrave à notre réalisation.
Les échecs et les abandons passés
ne nous permettrons peut-être pas de réaliser le but initial, mais
malgré cela, notre vie, avec ce que nous sommes aujourd'hui peut encore
devenir quelque-chose de beau.
Extrait de "De fleurs et d'arbres"
Auteur : Antoine LANG
Illustratrice : Heidi THEILLER
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